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Le génétique de demain: J. J. Cassiman - Y. Englert |
La génétique dans 15 ans et dans 35 ansDans cinq, dix ou quinze ans, les jeunes entre 15 et 20 auront eux-mêmes des enfants. En 2050, ils deviendront grands-parents. Faisons un arrêt sur image à ces moments-là: où en sera la génétique ?Jean-Jacques Cassiman: Les jeunes d’aujourd’hui devront prendre beaucoup de décisions, s’ils pensent un jour à avoir des enfants. Des décisions que nous n’avons jamais dû prendre. Ils ne s’en rendent pas compte et pourtant, il s’agit souvent de décisions fondamentales. Dans quinze ans, les généticiens ne chercheront plus à dépister une défaillance unique, comme c’est le cas aujourd’hui, mais ils rechercheront toutes les maladies génétiques fréquentes à la fois. A l’heure actuelle, la technologie est encore limitée, mais il est probable que, dans dix à quinze ans, il sera possible de dépister une cinquantaine de maladies héréditaires. Ces tests ne nécessiteront sans doute même plus de ponction du liquide amniotique, mais pourront être réalisés à partir d ‘une simple prise de sang de la future maman. Il suffit de trouver une technique pour isoler les cellules fœtales qui s'y trouvent. Une fois que ce sera possible, une grande partie des femmes enceintes se feront tester. Un grand nombre de parents seront alors confrontés à un dilemme: allons-nous poursuivre cette grossesse ou non? Yvon Englert: Si je suis inquiet, ce n'est
pas à cause du développement de la science, mais bien à
cause de l'évolution, lente et progressive, des mentalités.
Pour les jeunes d'aujourd'hui, je trouve que c'est là le véritable
enjeu: garder une volonté de maîtriser son existence et pas
de devenir le jouet des pressions extérieures. Jean-Jacques Cassiman: Permettez-moi de vous esquisser un scénario catastrophe. Si la technologie le permet, on peut s’imaginer que d’ici quelques dizaines d’années, toutes les femmes enceintes en Belgique subiront toute une batterie de tests génétiques. La plus grande majorité n’acceptera plus de devoir éduquer un enfant handicapé – un trisomique, par exemple. On arrivera donc très vite à une population où de telles anomalies n’apparaîtront pratiquement plus. D’autre part, il y aura une population d’immigrés, qui n’aura pas ces possibilités, qui, eux, seront obligés d’élever des enfants handicapés. Avec l’aide de la sécurité sociale. Cette sécurité sociale qui est aussi payée par le groupe qui choisit résolument l’élimination des anomalies à un stade très précoce. Vous pouvez être sûr que cela va amener des conflits. Yvon Englert: Mon expérience des populations migrantes me fait dire que ce genre d'élément culturel s'assimile très vite. Pour moi, l'enjeu majeur est que la décision de faire ou non ce dépistage puisse rester une décision individuelle. Même si tout le monde dit oui aux tests, il faut continuer à poser la question, il faut continuer à respecter le désir des quelques-uns qui ne désirent pas le faire et admettre qu'il continue à naître des enfants porteurs d'anomalies. Jean-Jacques Cassiman: D’accord, mais si notre société continue à évoluer dans la voie dans laquelle nous nous engageons, le ‘libre arbitre’ deviendra un terme vide de sens. A l’avenir, il y aura de moins en moins de liberté de choix. La pression financière et économique deviendra telle, qu’on ne pourra plus faire soi-même que très peu de choix en ce qui concerne la santé des enfants que l’on désire. Aujourd'hui, les parents qui mettent au monde un enfant handicapé doivent réaménager toute leur vie; l’accueil des handicapés est encore loin d’être idéal. Mais dans les années à venir, il y aura encore un tel accroissement de pression économique sur notre système de soins de santé que la société n’acceptera plus que des parents choisissent consciemment de mettre au monde un enfant handicapé. On les éliminera le plus possible, sans aucune liberté de choix. Yvon Englert: Pas d'accord! Je reste convaincu que l'on surestime le risque de discrimination dans une société où il y aurait moins d'enfants naissant avec un handicap. Je pense que, au contraire, dans une société qui continuerait à cultiver le respect citoyen des autres, quelles que soient leurs différences, le fait que les handicaps deviennent très peu nombreux permettra aussi de mieux les prendre en charge, et de leur offrir ce que la société fait de mieux sur le plan technologique pour eux. N'oublions pas que beaucoup de choses vont aussi évoluer dans les interactions homme-machine, ce qui fait que le handicap sera très différent dans 20 ans de ce qu'il est aujourd'hui. J'ai un petit filleul qui est sourd. Il y a 30 ans j'aurais dû apprendre le langage des signes, et la communication avec lui aurait été très réduite. Aujourd'hui, il a un implant électronique dans l'oreille, nous pouvons nous parler et nous comprendre. Je pense donc qu'il faut rester vigilant mais qu'il faut aussi voir tout
cela dans la perspective d'un monde meilleur et pas seulement dans celle
d'une menace perpétuelle de catastrophes. Faire des enfants à la carteLes jeunes d’aujourd’hui feront-ils toujours leurs enfants dans leur lit ou choisirront-ils tous une fécondation in vitro?Yvon Englert: Les techniques de procréation artificielle resteront toujours marginales parce qu’elles sont très lourdes. Ce sera toujours plus agréable et plus romantique de faire ses enfants dans son lit. Même si on peut parfaitement dissocier sexualité et reproduction, je pense que c'est profondément inscrit dans la nature humaine de faire ses enfants dans l'intimité et à l'intérieur de sa sexualité. Il faut se questionner sur le but de notre présence sur terre. Sommes-nous là pour essayer d'être aussi heureux que possible ou bien pour être le plus performant possible dans une société aussi productive que possible? Les enjeux techniques ne modifient pas tellement ce choix; ils le déplacent mais ne le suppriment pas. C'est un choix qui ne dépend pas de la technologie, mais bien de l'idée qu'on se fait de la société où l'on vit, de la solidarité ou de la non-solidarité à l'intérieur de cette société. Jean-Jacques Cassiman: Je peux très bien m’imaginer un scénario où toute l’évolution de l'embryon se passerait en dehors de la matrice. Pas seulement la fécondation. Naturellement, ceci n’est pas pour la prochaine génération, mais peut-être pour dans dix générations. Avoir des enfants aura un tout autre sens et cela se passera dans un tout autre contexte. Allons-nous dévier vers une forme d' “eugénisme?”Jean-Jacques Cassiman: 'L’eugénisme' est-il par définition mauvais? Pour moi, pas nécessairement. Il l’est, s'il va de pair avec une perte de solidarité. S'il est remplacé par un individualisme pur. 'Mon enfant est le plus beau, le plus intelligent… le plus parfait'. Dans ce cas-là, oui, nous sommes sur la mauvaise voie. Par contre, s’il reste une grande solidarité et un libre arbitre, 'l’eugénisme' n’est pas nécessairement un problème. Honnêtement, qui voudrait avoir un enfant porteur d'un handicap grave? Personne, je crois. Il n’y a quand même rien de mal à vouloir éviter ce genre de problème. Mais où est la limite? Ne va-t-elle pas progressivement se déplacer?Jean-Jacques Cassiman: En effet, la limite de l’élimination se déplace sans cesse. Avant, cette limite était très claire. A l’heure actuelle, certains veulent déjà interrompre la grossesse d’un enfant qui a un bec-de-lièvre. Mais on trouve aussi l’inverse: des parents sourds qui ne veulent que des enfants sourds. Où est la limite? Qui la définit? Chacun pour soi? La communauté? Quel argument utiliser face à quelqu’un qui vous dit: 'Je ne veux pas d’un enfant qui a un bec-de-lièvre'. Que faut-il lui répondre? 'Vous devez l'accepter?', 'C’est un beau sacrifice?' C’est un type d’argument qui ne fonctionne plus à l’heure actuelle. Je suis convaincu que la technologie ne peut pas éliminer tous les handicaps ou toutes les déformations. Mais, c’est pourtant ce que les gens attendent. C’est là la raison pour laquelle vous, monsieur Englert, vous devez payer une si grosse assurance professionnelle en tant que gynécologue. Et pourquoi est-elle encore beaucoup plus élevée aux Etats-Unis? Parce que là-bas, les gens intentent des procès contre leur gynécologue, s’il n'a pas vu une anomalie. Les gens exigent qu’on sache dépister toutes les malformations et qu’on les corrige, ou alors qu’on ne laisse pas naître l’enfant. Ce n’est naturellement pas ce que je souhaite personnellement, ni même ce que je crois, mais malheureusement, c’est la réalité. Yvon Englert: C'est très difficile de se projeter dans l'avenir ainsi parce que cela nous oblige à réfléchir en dehors de notre système de référence. Faisons l'exercice à l'envers: l'arrivée, il y a quarante ans, des moyens contraceptifs, de la possibilité de planifier le nombre d'enfants et le moment où ils allaient venir au monde, a dû amener le même genre de discussion que celle que nous avons aujourd'hui. Mais aujourd'hui on ne réfléchit même plus à l'incroyable élément de maîtrise de l'espèce que cela a représenté! Or, cela a apporté une révolution autrement colossale que ne le serait la possibilité, aujourd'hui, de choisir le sexe de son enfant. Et dans 30 ou 40 ans, on considérera sans doute comme tout à fait banal des choses qui aujourd'hui nous choquent. Peut-être que pour un homme du Moyen Age, il y a des aspects de notre vie moderne qui seraient choquants aussi? Qui lui paraîtraient un enfer! Statistiquement parlant, il n'y a aucune raison de croire que nous sommes l'époque de la sagesse! La morale évolue avec le temps. Moi je n'ai pas de problème à défendre mes choix et mes opinions, tout en sachant qu'ils sont parfaitement contestables. Mais ce sont les miens, je les assume et je les défends. Jean-Jacques Cassiman: La société traverse toujours des phases extrêmes avant de revenir aux valeurs fondamentales. Il suffit de regarder l’histoire. Moi, je suis pessimiste pour les générations à venir, mais optimiste à long terme. Même au Moyen Age, on avait les mêmes valeurs fondamentales que maintenant, malgré tous les à-côtés. Ce sont les accents qui se sont déplacés. Dans ce sens, il n’y a pas de grands changements, selon moi. Yvon Englert: Puis-je vous poser une question, M. Cassiman? Tout le monde a envie d'avoir un enfant en bonne santé, et vous dites que cet eugénisme positif ne vous dérange que parce qu'il implique une interruption de grossesse. Imaginons qu'il soit un jour possible de guérir toutes les anomalies in utero, par la thérapie génique (nous en sommes loin!), cela ne poserait-il donc alors plus aucun problème pour vous? Jean-Jacques Cassiman: Il faut voir les choses différemment. Lorsque les gens ont le choix entre une nouvelle voiture et une voiture accidentée qui a été réparée … et bien ils choisissent la nouvelle. En fait la question est de savoir quel sera le sens d'avoir des enfants pour les générations futures. Si, dans un futur immédiat, nous poursuivons le chemin que nous avons pris maintenant, nous aboutirons à une phase d’exagération. Nous évoluerons vers une société où l’on essaiera coûte que coûte d’éviter la naissance d’enfants handicapés, même légèrement. Peut-être irons-nous même plus loin que ça et commanderons-nous des enfants à la carte, comme nous commandons de la peinture, du papier peint ou des meubles sur catalogue? Nous finirons pourtant par nous rendre compte que c’est complètement aberrant, car une société a besoin de diversité. Il est important que certains êtres humains soient plus intelligents que d’autres, qu’il y en ait des beaux et des moins beaux, etc. Yvon Englert: Je ne crois pas que ni nous, ni nos enfants, ne verrons une société qui aura la capacité de gommer l'extraordinaire variabilité génétique qui fait que nous sommes tous différents. Donc je pense que ce type de question va se poser pour des populations ciblées, mais pas que l'on va assister à une uniformisation de la population de l'ensemble d'un pays comme la Belgique. Je pense que les techniques les plus dangereuses pour la liberté
et la diversité sont plutôt les technologies de la communication
et de contrôle des collectivités, que les technologies de
la biologie. Il est plus facile de brain-washer des gens avec la télévision
que de faire des petits Schwarzenegger en clones et de les regarder pousser
pendant vingt ans! J'ai plus d'inquiétudes pour ça que pour
le clonage! Quels sont les tests génétiques envisageables aujourd'hui?Lorsqu’on parle de tests génétiques, on pense en premier lieu à des tests pour des maladies assez rares. Dans quelle mesure les tests génétiques seront-ils généralisés? Tout le monde sera-t-il un jour confronté à ces tests?Jean-Jacques Cassiman: Cette question est actuellement l’un des principaux sujets de discussion en génétique. La médecine et l’industrie pharmaceutique demandent la démystification d’une partie des tests génétiques. Ils veulent généraliser les tests génétiques pour pouvoir déterminer quels risques court chacun de nous. Les mutations ou les variations de certains gènes ne sont pas uniquement à l’origine de maladies purement génétiques, comme la maladie de Huntington ou la mucoviscidose. Il y a d'autres maladies, comme le diabète, les maladies cardio-vasculaires, la démence … qui ont une origine partiellement génétique. Les gènes déterminent aussi, en partie, nos réactions aux médicaments. Se servir d’un test génétique pour déterminer la sensibilité à un médicament n’a rien à voir avec un diagnostic prénatal ou pré symptomatique. Avec de tels tests pharmacogénétiques, on ne fait que mesurer la sensibilité d’un individu à un médicament... ce qui reste un test personnel, qui a beaucoup moins d’impact sur le couple ou la famille qu’un test génétique classique. Yvon Englert: Je pense que nous sommes précisément dans une période de relative incertitude, où va se dessiner l'avenir des tests génétiques. Certains disent que ces tests pourraient déterminer à l'avance qui peut fumer, boire, ou manger des frites mayonnaise sans jamais faire de cancer ni avoir trop de cholestérol. Un autre courant d'opinion dit au contraire que l'on surestime l'importance de la génétique, et que ce sont surtout l'environnement et le mode de vie qui ont une influence sur l'état de santé. Je pense que dans 10 - 15 ans on pourra plus ou moins tracer la frontière entre ce qui est génétique et ce qui est acquis. Un autre élément, c'est que l'on va vers la possibilité
d'établir une 'carte génétique' pour chacun: grâce
aux biopuces, on va pouvoir tester un très grand nombre de caractéristiques
en même temps, et donc casser les coûts et rendre ces tests
plus accessibles. Se poseront alors de plus en plus de questions: faut-il
les faire? Chez tout le monde? Faudra-t-il demander l'autorisation? Comment
sera géré le droit de ne pas savoir ? Jean-Jacques Cassiman: L’évolution est en cours, mais le test génétique pour chaque maladie et pour chacun d'entre nous n’est certainement pas pour demain. Nous en savons encore très peu sur les gènes qui prédisposent l’être humain à certaines maladies fréquentes comme les maladies cardio-vasculaires. Et nous savons encore moins quel est l’impact de l'alimentation et du mode de vie sur l'expression de ces gènes. Je m’attends à ce que cela dure encore tout un temps avant que nous n’ayons une bonne compréhension de ce problème. Un passeport génétique, c’est donc de la science-fiction?Jean-Jacques Cassiman: Il n’est pas réaliste de penser que l’on pourra disposer d’un passeport génétique dans un avenir proche. Par contre, ce qui est réaliste, c’est la création d’un passeport contenant l'empreinte génétique de chacun. Une empreinte génétique comme celles que l'on utilise pour la recherche de criminels. Comme cette empreinte est unique pour chacun d’entre nous – sauf pour les jumeaux vrais – elle peut servir de code d’identification personnel. Elle peut remplacer aussi bien la carte d’identité que les cartes de banque et de crédit, le permis de conduire, la carte de sécurité sociale etc. Certains voudraient introduire le profil génétique de chaque citoyen dans une banque de données, de façon à pouvoir plus facilement retrouver les auteurs de délits. Cela créerait naturellement des problèmes: ces mêmes profils peuvent être employés pour prouver la paternité, pour identifier des donneurs de sperme ou par des enfants adoptifs pour retrouver leurs parents naturels. Il faut aussi réfléchir à tout cela. Mais un passeport génétique qui permette de prévoir des maladies, je ne crois pas que cela se réalisera dans les dix ou vingt années à venir. Techniquement nous pouvons analyser tous les gènes. Nous connaissons la séquence du génome et nous disposons de la technologie nécessaire. Toutefois nous sommes momentanément incapables d’établir le lien entre tous ces gènes et la prédisposition aux maladies. Yvon Englert: Pas tout à fait d'accord!
Je pense que cela pourrait venir plus vite qu'on ne le pense grâce
à la combinaison des données génétiques avec
les banques de données médicales qui existent déjà.
Si vous mettez ensemble tous les remboursements de sécurité
sociale depuis 1950 et que vous interconnectez cette banque de données
avec les données génétiques des même personnes
ou de leurs descendants, vous pourrez avoir, pour des dizaines de millions
d'individus, la possibilité de croiser des maladies avec des particularités
génétiques, et en déduire des informations qui vont
permettre de découvrir les gènes importants pour la majorité
de ces maladies. Pas maintenant, mais dans 10ans!. Le rôle de l'informationLe médecin individuel ou le corps médical ont-ils une influence sur les évolutions de la génétique?Jean-Jacques Cassiman: L’information est la seule arme dont nous disposons. Il faut expliquer aux gens quelles sont les limites de la technologie, qu’en fait nous savons très peu de choses. Il faut aussi expliquer que le projet génome ne portera pas ses fruits aujourd’hui, ni demain, mais seulement dans plusieurs années. Ce n’est qu’alors que nous saurons avec certitude si nous pouvons réellement utiliser toutes ces informations génétiques. D’où viennent ces faux espoirs?Jean-Jacques Cassiman: Ce sont essentiellement les scientifiques eux-mêmes qui en sont responsables. Leur enthousiasme a été exagéré et leur message trop prometteur. Ils ne cessent de répéter: "Regardez tout ce que nous pouvons faire avec le génome humain". Ce genre de discours éveille chez beaucoup de gens des espérances immédiates. Pour eux l’ADN, l’hérédité, le génome, avoir des enfants sont un seul et même cocktail. Ils s’attendent à ce que la connaissance du génome humain résolve tout de suite tous les problèmes de santé de leurs enfants. Malheureusement, ce n’est pas le cas. Bien sûr, ce projet sur le génome humain est phénoménal, mais il faut le replacer dans son contexte exact. Les médias ne nous ont pas aidés, avec leurs messages beaucoup trop enthousiastes. Faut-il songer à un message à long terme … via l’enseignement? Y a-t-il des problèmes de ce côté-là aussi?Jean-Jacques Cassiman: Absolument. L’exemple humain en génétique n’est que très peu utilisé dans l’enseignement. On y parle de petits pois et de haricots et dans le meilleur des cas d’animaux … mais de l’homme? Les jeunes de 15-20 ans ne sont pas vraiment passionnés par la
génétique. Ils préfèrent parler de leurs boutons,
de leur petit(e) ami(e), de leur GSM, de musique … c’est beaucoup
plus intéressant. Ils ne commencent à se soucier de ce problème
qu’une fois qu’ils ont un(e) partenaire fixe. Quand ils pensent
à avoir des enfants, c’est alors que viennent les questions.
Le clonageEt le clonage? Dans dix ans chacun aura-t-il son petit clone?Jean-Jacques Cassiman: Allez, allez, allez … même dans l’élevage d'animaux on en est revenu. Les bêtes clonées présentent des tas d’anomalies: elles sont beaucoup trop grandes, les grossesses deviennent impossibles, les animaux meurent trop vite. La technologie du clonage est loin d’être au point et sans doute ne le sera-t-elle même pas dans cinquante ans. Et même si un jour on y arrive vraiment, le clonage restera quelque chose d’inutile. Sauf pour certains qui se trouvent tellement formidables, qu’ils veulent une copie d’eux-mêmes. Dans ce domaine-ci, je crois très fort en la solidarité. Je crois que les gens qui ne peuvent pas avoir d’enfant préféreront toujours en adopter un ou avoir recours à des donneurs de sperme et d’ovules, plutôt que de passer par le clonage. Yvon Englert: Je suis tout à fait d'accord avec vous pour ce qui concerne les aspects de faisabilité; je ne pense pas qu'on soit sur le point de maîtriser les techniques de clonage chez l'homme. Je crois que c'est une énorme supercherie dans laquelle les médias ont foncé tête baissée parce que cela les arrangeait bien. Ce qu'on sait aujourd'hui, c'est que le clonage de mammifères est extrêmement difficile et périlleux, avec beaucoup de problèmes et une mortalité très élevée. Mais maintenant, imaginons que le problème soit résolu. Dans notre société qui magnifie la génétique, je pense que l'attractivité d'une solution qui permet d'éviter de passer par du matériel génétique étranger pour faire son enfant (sperme ou ovule de donneur/euse) est quelque chose qui aurait une place dans l'éventail des techniques de reproduction assistée. L'exemple typique, c'est celui d'un couple où l'homme n'aurait absolument pas de spermatozoïdes; il serait possible de fabriquer in vitro un embryon cloné à partir d'une de ses cellules, et de le replacer dans l'utérus de sa femme. Celle-ci mettrait donc au monde neuf mois plus tard un enfant qui serait, sur le plan génétique, uniquement de son mari, mais qu'elle aurait porté et qu'ils auraient attendu ensemble. Ce couple utiliserait alors la technique de clonage non pas par narcissisme pour reproduire le père, mais comme la technique qui, parmi les diverses techniques disponibles, serait celle qui s'approche le plus de ce qu'ils avaient voulu, c'est à dire un enfant qui aurait les gènes de l'un et de l'autre et qui naîtrait au sein du couple. Et donc, au-delà du risque technologique, je pense qu'il y aurait une place pour le clonage dans les techniques de reproduction. Personnellement, j'ai défendu l'idée que cela ne serait pas grave, dans la mesure où cela reste un choix individuel. Il y a des tas d'enfants qui naissent et qui ressemblent comme deux gouttes d'eau à un de leurs parents; cela ne les a jamais empêchés de se développer et de vivre normalement. Par contre, s'il s'agit de se projeter narcissiquement dans un enfant, je suis convaincu que cela serait tout à fait néfaste pour l'équilibre psychologique de cet enfant! Mais il y a des tas d'enfants qui sont conçus tout à fait normalement aujourd'hui, avec une projection narcissique massive des parents (il doit être comme Justine ou Kim, il doit réussir ce que je n'ai pas réussi, …) sans être des clones, et qui en souffrent beaucoup. Bien sûr ce risque serait encore plus grand s'il 'agissait d'un clone.
Jean-Jacques Cassiman: Au fur et à mesure que nous aurons une meilleure compréhension des mécanismes de la fécondation et de l’évolution de l'embryon, nous aurons une toute autre vue sur ce qu’est un enfant. On est en train de démystifier le 'sens' d’un enfant, le début de la vie. Il est devenu possible de développer des ovules et des spermatozoïdes à partir de cellules souches d’un embryon de souris. Il viendra sans doute un temps où l’on pourra faire la même chose avec les cellules humaines. Il y a là la possibilité de résoudre les problèmes techniques et éthiques posés par le clonage. Peut-être trouverons-nous d’autres possibilités créatives auxquelles nous n’avons même pas encore pensé. Et, de nouveau, nous nous trouverons devant un choix: soit cela nous
mènera tout droit au système des enfants 'sur commande',
des 'design de bébés', soit nous en arriverons à
mieux apprécier l’enfant et nous retournerons aux valeurs
fondamentales. On vit une époque formidableQuel regard nos arrière-petits-enfants auront-ils sur cette période de l’histoire? est-ce une période unique à cause des évolutions de la génétique?Yvon Englert: Bien sûr on vit une époque unique, mais toutes les époques sont uniques. Pensez à la découverte de l'Amérique! La confrontation avec le Nouveau Monde, avec une autre civilisation, l'apparition de nouvelles maladies, je suis sûr qu'on peut trouver dans l'histoire d'autres époques 'uniques'. Jean-Jacques Cassiman: Les évolutions technologiques, combinées avec la génétique, font que nous nous trouvons à un point crucial de l’histoire humaine. Pour la toute première fois, nous pouvons vraiment décider de notre sort, de la direction dans laquelle nous voulons évoluer en tant qu’être humain. L’humanité n’a jamais rien vécu de pareil. Yvon Englert: Là aussi j'ai une autre opinion que vous. Ce qui est différent aujourd'hui, c'est que les enjeux sont devenus planétaires. Avant vous pouviez voir disparaître la population de toute une région, d'un village. Aujourd'hui c'est la terre qui est un village global, et on pourrait voir disparaître toute sa population et ça c'est nouveau. Mais à l'échelle de la société, les risques pour les groupes ont été bien pires dans l'histoire, en termes de famine, d'incompréhension de la maladie, etc. Donc je ne pense pas qu'on vive une époque unique; c'est une époque originale, mais chaque époque a ses enjeux cruciaux. Jean-Jacques Cassiman: Pourtant, c’est la première fois dans l’histoire que nous pouvons changer l’être humain et que nous en sommes conscients. Aucun événement passé ne peut être comparé à cela. D’accord, il y a eu d’énormes changements, mais jamais encore on n’a pu prendre la décision de changer l’être humain lui-même. Jean-Jacques Cassiman, généticien, est
chef d'équipe du cente génétique de la K.U.Leuven. |